Podcast : 50 Conflit entre collègues : pourquoi provoque-t-on ce qu’on redoute ?

Publié par Karine Biava
Le 01/11/2026

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50 Conflit entre collègues : pourquoi provoque-t-on ce qu’on redoute ?

Pourquoi provoque-t-on parfois ce qu’on redoute dans un conflit ? Une remarque touche une ancienne blessure, on se protège, et cette protection touche la blessure de l’autre. Chacun finit par obtenir la preuve de sa propre peur.

Description

Conflit entre collègues : pourquoi chacun finit-il par provoquer ce qu’il redoute ?

Dans un conflit qui s’installe, une remarque banale peut toucher chez l’un une ancienne blessure. Il se protège par le sarcasme, la fermeture ou l’insistance, et cette protection touche chez l’autre une blessure différente. L’autre se protège à son tour. Peu à peu, chaque protection confirme la peur de l’autre, jusqu’à ce que le présent ressemble vraiment au passé : celui qui craignait d’être disqualifié l’est, celui qui craignait de ne pas être entendu n’est plus écouté du tout.

Deux blessures qui se répondent
Stéphanie et Olivier sont collègues. Après deux changements de délais, Olivier propose de revoir l’organisation d’un dossier. Stéphanie, longtemps reprise par un ancien responsable, entend une remise en cause de sa compétence et répond par le sarcasme. Olivier, dont les alertes avaient autrefois été minimisées, entend que son problème ne compte pas : il insiste, puis écrit avec leur responsable commun en copie. Elle se ferme et ne répond plus. C’est une boucle conflictuelle alimentée des deux côtés.

Pourquoi les bonnes formulations ne suffisent pas
Même une phrase soignée peut être reçue comme une accusation : on peut améliorer la façon d’envoyer un message, pas effacer l’histoire avec laquelle il sera reçu.

Ce que l’épisode permet de distinguer

  • le problème concret d’aujourd’hui et ce qu’il réveille chez chacun
  • ce qui ne vient pas du passé : une humiliation réelle reste un fait réel
  • pourquoi « tu exagères » ajoute une deuxième blessure à la première
  • ce qui relève de la gestion du conflit ou d’une psychothérapie
  • quatre questions à se poser avant de répondre, dont : ma protection risque-t-elle de produire ce que je redoute ?

Comprendre la boucle avant de choisir comment agir
Stéphanie et Olivier se parlent beaucoup : deux histoires se sont rencontrées. Repérer ce que vous protégez (compétence, place, autonomie, être entendu) permet de choisir une réponse plutôt que de laisser la protection écrire la suite : poser une limite, demander une clarification, différer ou faire appel à un tiers.
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Transcription

50. Conflit : et si votre réaction fabriquait ce que vous redoutiez ?

Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode d’Au cœur du conflit. Aujourd’hui, une question un peu dérangeante : et si votre façon de vous protéger dans un conflit fabriquait exactement ce que vous redoutez ?

Nous allons mettre en lumière un mécanisme que l’on voit très souvent dans les conflits qui s’installent. Une remarque banale vient toucher chez l’un une vieille blessure. Il se protège. Mais sa protection vient toucher chez l’autre une autre blessure, et il se protège à son tour. Peu à peu, chacun finit par obtenir de l’autre la preuve de ce qu’il craignait depuis le début. Celui qui avait peur d’être disqualifié finit vraiment disqualifié. Celui qui avait peur de ne pas être entendu finit vraiment ignoré. Et chacun se dit : « Tu vois, j’avais raison. »

À la fin de l’épisode, je vous propose une action très concrète pour repérer ce qui vient de s’activer en vous et, surtout, pour éviter que votre protection ne se retourne contre vous.

Points clés de cet épisode
[01:24] Stéphanie et Olivier : une remarque banale qui dérape
En deux minutes, on ne parle plus du planning mais de la place de chacun
[03:17] Stéphanie : la peur d’être disqualifiée et le sarcasme qui protège
Pourquoi une blessure se montre rarement comme une vulnérabilité
[06:59] Olivier : la peur de ne pas être entendu
Quand la blessure de l’un appuie sur la blessure de l’autre
[09:08] Pourquoi une bonne technique de communication ne suffit pas
On ne contrôle pas l’histoire avec laquelle un message est reçu
[10:40] Tout vient-il du passé ?
Distinguer ce qui est réel aujourd’hui de ce que la situation réveille
[12:14] Le mail à la hiérarchie : quand la peur devient réalité
La protection produit la preuve, et la preuve renforce la blessure
[17:09] Ce qui aurait pu changer la suite
Remettre de la distinction avant de chercher les bons mots
[19:33] Comprendre ne suffit pas : conflit ou psychothérapie ?
Deux approches qui ne répondent pas à la même question
[21:24] Quatre questions pour repérer ce qui s’active en vous
Dont la dernière : ma protection risque-t-elle de produire ce que je redoute ?
[23:17] Ce qu’il faut retenir et la question finale
Ce que cette personne vous fait ressentir, et ce que vous lui faites ressentir

Comment une remarque banale peut-elle faire déraper un échange ?

Stéphanie et Olivier travaillent dans la même entreprise depuis plus d’un an. Ils sont collègues, avec des responsabilités différentes, et travaillent régulièrement ensemble sur des projets clients. Ils ne sont pas amis, mais ils se respectent, et jusque-là leurs désaccords ne leur ont jamais vraiment posé de problème.

Un mardi matin, ils font le point sur un dossier important. Deux échéances ont été décalées et Olivier commence à s’inquiéter : il doit organiser le travail de son équipe à partir des informations que lui donne Stéphanie. Il lui dit assez simplement : « Stéphanie, je pense qu’il faudrait qu’on revoie un peu l’organisation de ce dossier. Les deux derniers changements de délai nous ont mis en difficulté et j’aimerais qu’on trouve une façon de mieux les anticiper. »

Ce n’est pas une phrase agressive. Olivier ne dit pas qu’elle travaille mal, il ne lui reproche même pas directement les retards. Il exprime une difficulté et propose de revoir avec elle la façon de fonctionner.

Pourtant, Stéphanie se raidit presque tout de suite : « Je suis parfaitement au courant des délais, Olivier. Je n’ai pas besoin qu’on m’explique comment gérer mes dossiers. » Olivier, surpris, précise qu’il ne cherche pas à lui apprendre son métier, juste à mieux coordonner leurs deux équipes. Elle répond, d’un ton beaucoup plus sec : « Très bien. Puisque manifestement tu sais mieux que moi comment organiser les choses, la prochaine fois, tu t’en chargeras directement. »

En moins de deux minutes, ils ne parlent déjà plus du planning : ils parlent de la place de chacun.

À qui Stéphanie répond-elle vraiment ?

Quelques années plus tôt, Stéphanie travaillait dans une autre entreprise. Son responsable reprenait souvent ses décisions devant les autres, reformulait ses propositions comme s’il les corrigeait et concluait régulièrement par des phrases du genre : « Stéphanie est encore un peu rapide dans ses décisions » ou « Elle manque encore un peu d’expérience pour voir toutes les conséquences ». Prises à part, ces remarques pouvaient sembler anodines. Mais elles se sont répétées pendant des années.

Peu à peu, Stéphanie est devenue très vigilante dès que quelqu’un questionne la façon dont elle a organisé les choses. Quand Olivier lui parle, elle ne se dit évidemment pas : « Attention, mon ancienne blessure de disqualification se réactive. » Elle ressent quelque chose de beaucoup plus immédiat : il est en train de remettre en cause ma compétence. À partir de là, elle n’écoute plus un collègue qui a un problème de coordination : elle protège sa légitimité, sa compétence, sa place.

Dans un épisode précédent, nous avions vu qu’une réaction disproportionnée contient souvent de l’ancien : on vous parle au présent, vous répondez à un passé. Aujourd’hui, je voudrais aller plus loin et regarder ce qui se passe quand les deux personnes arrivent chacune avec leur histoire.

Une précision sur le mot « blessure ». Je l’emploie au sens large. Ce n’est pas forcément un traumatisme, ni forcément quelque chose qui vient de l’enfance. C’est une expérience répétée qui vous a appris qu’une certaine situation est dangereuse pour vous. Pour Stéphanie, c’est d’être évaluée. Pour Olivier, vous allez le voir, c’est tout autre chose.

Pourquoi une blessure prend-elle la forme du sarcasme ?

Une blessure ne se montre presque jamais sous la forme de la vulnérabilité. Stéphanie ne dit pas : « Olivier, quand tu remets mon organisation en question, cela réveille une ancienne expérience où je me sentais sans cesse disqualifiée, et là je me sens très vulnérable. » Ce serait formidable si nous fonctionnions tous ainsi spontanément, mais cela ne marche pas comme ça. Bien souvent, on a besoin d’un tiers pour comprendre ce qui nous fait fonctionner d’une façon que l’on ne comprend pas.

À la place, on ressent une alerte, et presque aussitôt une protection arrive. Pour Stéphanie, c’est le sarcasme. Il lui permet de sortir de la position de celle dont on évalue le travail. Elle reprend de la hauteur, renvoie la critique, transforme sa vulnérabilité en attaque, et pendant quelques secondes elle se sent moins exposée.

Nous avons déjà parlé dans plusieurs épisodes de ce que font pour nous la colère, le sarcasme, la justification ou le retrait. Retenez simplement ceci : nos réactions de défense ne sont pas le fruit du hasard, elles font quelque chose pour nous. Le problème, c’est que ce qui vous protège à l’intérieur peut devenir tout de suite menaçant pour la personne en face. C’est exactement ce qui va arriver à Olivier.

push_pinUne blessure se montre rarement comme une vulnérabilité : elle arrive sous la forme d’une protection, et cette protection peut devenir menaçante pour l’autre.

Et si Olivier avait, lui aussi, une zone sensible ?

Quand Stéphanie lui répond avec sarcasme, Olivier ne se dit pas seulement qu’elle est de mauvaise humeur. Chez lui aussi, la situation touche quelque chose. Quelques années plus tôt, il travaillait dans une équipe où il signalait régulièrement des problèmes d’organisation, avec souvent le sentiment que ses alertes étaient minimisées. Puis un projet a vraiment mal tourné. Ce qui l’a marqué, ce n’est pas seulement l’échec : c’est qu’on lui a ensuite demandé pourquoi il n’avait pas alerté davantage. Il en a tiré une règle très forte : quand quelque chose paraît important, il faut insister assez pour qu’on ne puisse jamais vous reprocher de ne pas l’avoir signalé.

Alors, quand Stéphanie lui dit « la prochaine fois, tu feras tout toi-même », il n’entend pas seulement du sarcasme. Il entend : ton problème ne m’intéresse pas. Il se met à argumenter, reprend les dates, explique en quoi les deux changements ont désorganisé son équipe, rappelle les mails précédents. Stéphanie lui dit qu’elle l’a entendu. Mais il n’est pas rassuré, parce que son enjeu n’est déjà plus d’avoir été entendu pendant cette conversation : il doit être sûr que son alerte sera reconnue comme légitime. Alors il continue.

Regardez bien ce qui se passe. Plus Olivier insiste, plus Stéphanie retrouve exactement ce qu’elle redoute : quelqu’un qui passe sa façon de travailler au crible. Et plus Stéphanie devient froide, plus Olivier retrouve exactement ce qu’il redoute : quelqu’un qui minimise son alerte.


⚠️Ce n’est plus une personne sensible face à une autre : c’est la blessure de l’un qui appuie sur la blessure de l’autre.


Stéphanie a peur d’être évaluée, Olivier a peur de ne pas être entendu. Chacun, en se protégeant, fait précisément à l’autre la seule chose que l’autre ne supporte pas. Aucun des deux ne le fait exprès, aucun ne connaît l’histoire de l’autre, et pourtant c’est comme si ces deux histoires s’étaient trouvées.

Pourquoi les bonnes techniques de communication ne suffisent-elles pas ?

Imaginons qu’Olivier connaisse très bien les techniques de communication. Il sent que l’échange part mal et reprend plus calmement : « Stéphanie, je vais essayer de le dire autrement. Quand les délais changent plusieurs fois sans que mon équipe puisse anticiper, je me sens vraiment en difficulté pour m’organiser. J’aurais besoin qu’on trouve ensemble un moyen de se prévenir plus tôt. » Sur le papier, c’est bien mieux : on y retrouve presque tous les ingrédients de la communication non violente.

Et pourtant, Stéphanie peut très bien se raidir à nouveau, parce qu’elle peut encore entendre : « ta façon de fonctionner met mon équipe en difficulté », qui devient à l’intérieur « tu travailles mal ».

Dans un épisode précédent, nous avions vu qu’on n’arrive pas toujours à appliquer une technique sous le coup de l’émotion. Ici, c’est très différent : Olivier l’applique très bien. Mais vous ne contrôlez jamais complètement ce que votre message va rencontrer chez l’autre. Vous pouvez améliorer la façon dont vous l’envoyez, vous ne pouvez pas effacer l’histoire avec laquelle il sera reçu.

Quand on ne le comprend pas, chacun repart avec une preuve de plus que le problème, c’est l’autre. Olivier se dit : « J’ai fait exactement ce qu’il fallait, elle est impossible. » Stéphanie pense : « Il fait semblant de parler calmement, mais il continue à m’accuser. »

Tout vient-il de notre passé ?

Non, et cette nuance est capitale. Il ne s’agit pas de tout psychologiser. Si quelqu’un vous humilie vraiment, votre colère ne vient pas forcément d’une ancienne blessure. Si quelqu’un essaie vraiment de vous contrôler, votre besoin de reprendre votre autonomie peut être tout à fait adapté. Si un collègue vous discrédite volontairement devant votre direction, vous n’avez pas besoin d’aller chercher dans votre enfance pour expliquer votre malaise : il se passe quelque chose de réel, ici et maintenant.

La bonne question n’est donc pas « est-ce que ça vient de mon passé ou de l’autre ? ». La réalité est rarement aussi tranchée. La question est plutôt : qu’est-ce qui appartient vraiment à ce qui se passe aujourd’hui, et qu’est-ce que cette situation réveille en moi ? Les deux peuvent coexister. Olivier peut vraiment être trop insistant, et son insistance peut toucher chez Stéphanie une ancienne expérience de disqualification. Stéphanie peut vraiment devenir sarcastique, et son sarcasme peut toucher chez Olivier une ancienne expérience où il ne se sentait pas entendu.

Comprendre la part de chacun n’efface pas les comportements d’aujourd’hui. Cela permet simplement de ne pas les réduire à ce qu’ils ont l’air d’être. Et c’est justement ce mélange de réel et d’ancien qui rend la suite si piégeante.

Comment une blessure finit-elle par fabriquer une réalité ?

Nous arrivons au cœur de cet épisode. Stéphanie redoute d’être disqualifiée : pour se protéger, elle devient froide et sarcastique. Olivier voit dans cette froideur la preuve que son point de vue ne compte pas : pour se protéger, il insiste encore plus. Stéphanie voit dans cette insistance la preuve qu’il veut remettre en cause sa compétence, et elle se ferme davantage.

Olivier finit par envoyer un long mail très détaillé, qui reprend tous les incidents des deux derniers mois, avec leur responsable commun en copie. Pourquoi ? Parce que sa règle intérieure le lui dicte : laisser une trace pour qu’on ne puisse jamais lui reprocher de ne pas avoir alerté.

Mais imaginez ce que ressent Stéphanie en découvrant ce mail. C’est presque la confirmation parfaite de ce qu’elle craignait depuis le début : il essaie de montrer à la hiérarchie qu’elle travaille mal. Et cette fois, elle n’a plus tout à fait tort.

C’est le point essentiel. Au départ, la peur de Stéphanie appartenait surtout à son histoire : Olivier ne cherchait pas à la disqualifier. Mais à force de protections croisées, le présent a fini par ressembler à son passé. Il existe maintenant réellement un mail envoyé à la hiérarchie qui détaille ses difficultés. La même chose est arrivée à Olivier : Stéphanie ne cherchait pas à minimiser ses alertes, mais à force de se fermer, elle a fini par ne plus répondre à ses messages. Aujourd’hui, ses alertes sont vraiment ignorées. Chacun a obtenu de l’autre exactement ce qu’il redoutait, et chacun peut dire sincèrement : « Tu vois, j’ai raison. »

On retrouve ce mécanisme dans énormément de conflits, au travail comme en famille ou en couple. Vous avez peur d’être contrôlé, alors vous résistez fort ; l’autre multiplie ses demandes parce qu’il vous trouve insaisissable, et vous concluez qu’il veut vraiment vous contrôler. Vous avez peur de ne pas être entendu, alors vous insistez ; l’autre se sent envahi et vous coupe la parole, et vous concluez que personne ne vous écoute jamais. Vous avez peur d’être rejeté, alors vous demandez beaucoup de signes de réassurance ; l’autre se sent sous pression et prend ses distances, et cette distance finit par ressembler trait pour trait au rejet que vous redoutiez.

push_pinÀ chaque fois, la protection produit la preuve, et la preuve renforce la blessure.


C’est pour cela que ces conflits sont si difficiles à démêler : au bout d’un moment, on ne sait plus ce qui appartient au passé et ce qui appartient désormais au présent, parce que le passé a commencé à fabriquer du présent.

Pourquoi « tu exagères » ne marche-t-il presque jamais ?

Si Olivier dit à Stéphanie : « Je ne comprends pas pourquoi tu le prends comme ça, je n’ai rien dit de méchant », il a peut-être raison sur les faits. Mais il parle de la taille de son message, alors que Stéphanie réagit à la taille de ce que ce message représente pour elle. Lui dire que sa réaction n’est pas légitime, c’est ajouter une deuxième blessure à la première.

Cela ne veut pas dire que vous devez tout accepter. Si quelqu’un vous agresse, vous pouvez bien sûr poser une limite. Comprendre une blessure ne vous oblige jamais à subir le comportement qu’elle produit.

Et le plus souvent, la personne ne connaît pas elle-même sa blessure. Stéphanie ne se dit pas qu’Olivier vient de toucher son rapport à la compétence : elle se dit qu’il lui parle mal. Olivier ne se dit pas que sa réaction est amplifiée par une vieille expérience où ses alertes n’ont pas été entendues : il se dit qu’elle refuse encore d’écouter. Votre ressenti est une information précieuse sur ce qui se passe en vous, mais ce n’est pas une preuve suffisante de l’intention de l’autre. C’est parce que chacun prend son ressenti pour la réalité que la mécanique peut tourner aussi longtemps.

Qu’aurait-il fallu faire ?

La première chose n’est pas de trouver une phrase magique. Le problème de Stéphanie et Olivier n’est pas qu’ils ignorent les bonnes formulations : à ce stade, les mots se sont chargés d’un sens bien plus lourd que leur contenu apparent. Il faut d’abord remettre de la distinction :

  • quel est le problème concret aujourd’hui ? Ici, leurs deux équipes ont besoin d’une façon plus prévisible de gérer les changements de délais ;
  • quels comportements actuels posent vraiment problème ?
  • qu’est-ce que ces comportements viennent toucher de sensible chez chacun ? Stéphanie a besoin que la discussion ne tourne pas au procès de sa compétence ; Olivier a besoin qu’on ne cherche pas à minimiser ou à faire taire une difficulté quand il l’exprime.

Il y a aussi un moment précis où tout aurait pu basculer autrement : juste avant le mail. Imaginez qu’Olivier se soit posé une seule question avant de cliquer sur « envoyer » : ce que je m’apprête à faire risque-t-il de produire chez l’autre exactement ce qu’il redoute, et donc, au bout du compte, ce que je redoute moi-même ? Ce mail, censé le protéger contre le reproche de ne pas avoir alerté, allait surtout pousser Stéphanie à se fermer complètement, donc à ignorer encore plus ses alertes. Stéphanie aurait pu se poser la même question avant de répondre par le sarcasme.

Ils n’ont pas besoin de se raconter toute leur vie. Parfois, il suffit que chacun commence à se dire : « Attention, je ne suis plus seulement en train de répondre au problème. Quelque chose de beaucoup plus sensible s’est activé chez moi, et ma façon de me protéger est peut-être en train de fabriquer ce que je crains. » Cette prise de conscience, à elle seule, change déjà beaucoup la situation.

Comprendre sa blessure suffit-il à ne plus réagir ?

Non, et je tiens à être très claire là-dessus. Comprendre avec la tête pourquoi vous réagissez ne fait pas disparaître la réaction. Vous pouvez savoir depuis dix ans que la critique vous touche particulièrement et continuer à vous raidir dès qu’on remet votre travail en question. Vous pouvez avoir parfaitement identifié votre peur du rejet et ressentir quand même une forte insécurité quand quelqu’un prend ses distances.

Comprendre est une première étape importante : vous arrêtez de confondre systématiquement votre réaction avec la réalité extérieure. Mais parfois, c’est la sensibilité elle-même qui mérite un travail plus profond, et il faut alors savoir distinguer les métiers.

Chez RESOV’CO, quand un conflit est installé, nous travaillons sur la situation et sur les mécanismes qui l’entretiennent : ce qui relève des faits, des interprétations, des réactions de défense, des intérêts, des limites et des possibilités d’action. Si vous constatez qu’une même blessure se réveille dans beaucoup de relations, y compris en dehors d’un conflit précis, cela peut aussi devenir un sujet de psychothérapie. Les deux approches ne répondent pas à la même question : la gestion de conflit et la médiation regardent ce qui se passe dans la situation conflictuelle ; la psychothérapie travaille en profondeur ce qui, en vous, reste vulnérable à certains déclencheurs. C’est une distinction que nous détaillons aussi dans notre article sur la place de la psychologie dans les conflits complexes.

Comment savoir si quelque chose de plus ancien vient de s’activer ?

La prochaine fois qu’une remarque vous fait réagir très fort, ne cherchez pas tout de suite à vous calmer ou à trouver la bonne réponse. Prenez quelques minutes, quand c’est possible, et posez-vous quatre questions. Les deux premières, les auditeurs de ce podcast les reconnaîtront :

  • Qu’est-ce qui a vraiment été dit ou fait ?
  • Qu’est-ce que j’ai immédiatement compris que cela voulait dire, sur moi ou sur la relation ? C’est l’interprétation.
  • Qu’est-ce que j’ai tout de suite eu besoin de protéger : ma compétence, ma place, mon autonomie, ma dignité, le fait d’être entendu, le fait de ne pas être rejeté ?
  • Qu’est-ce que la situation attend vraiment de moi maintenant, et ma protection risque-t-elle de produire exactement ce que je redoute ?

Ce dernier point est essentiel, parce que votre protection peut être compréhensible sans être pour autant la meilleure réponse. Peut-être faut-il répondre. Peut-être faut-il poser une limite, demander une clarification, ne pas poursuivre l’échange maintenant, garder une trace écrite ou faire appel à un tiers. Parfois, cette dernière question vous évite simplement d’ajouter au conflit une réponse qui appartient plus à votre histoire qu’au problème présent.

Que retenir de Stéphanie et Olivier ?

Au départ, Olivier fait une remarque sur l’organisation d’un projet. Stéphanie entend une remise en cause de sa compétence, parce que ce thème porte déjà pour elle une histoire douloureuse. Elle se protège par le sarcasme et la fermeture. Olivier vit son attitude comme une nouvelle façon d’ignorer ce qu’il signale, ce qui touche à son tour une vieille expérience où il avait souffert de ne pas être entendu. Il insiste, elle se ferme davantage, il met ses alertes par écrit avec la hiérarchie en copie. Au bout du compte, chacun vit réellement ce qu’il redoutait : Stéphanie est exposée devant sa hiérarchie, Olivier n’est plus écouté du tout.

Ce serait beaucoup trop simple de dire qu’ils ont un problème de communication : ils communiquent, ils parlent même beaucoup. Deux histoires se sont rencontrées, et en se protégeant, chacun a fini par donner raison à la peur de l’autre et à la sienne.

Cette personne, ça peut être vous. Vous pouvez répondre bien plus fort que vous ne l’auriez voulu, non parce que vous êtes irrationnel, mais parce que le présent vient de rencontrer quelque chose qui, chez vous, n’est pas neutre. Et vous pouvez, sans le vouloir, être en train de fabriquer la situation même que vous cherchez à éviter. L’enjeu n’est pas de vous reprocher votre réaction, c’est de la comprendre assez tôt pour ne pas la laisser écrire seule la suite du conflit.

Une dernière question avant de terminer. Pensez à une personne qui vous fait régulièrement réagir plus vite que les autres. Pas forcément celle avec qui vous avez le conflit le plus grave : juste quelqu’un qui a cet étrange pouvoir de vous faire sortir de vos gonds, de vous pousser à vous justifier, à vous fermer ou à vous sentir tout de suite attaqué. Demandez-vous : qu’est-ce que cette personne risque de me faire ressentir que je connais déjà très bien ? Puis, si vous le pouvez : qu’est-ce que moi, je lui fais peut-être ressentir qu’elle connaît déjà très bien ? Les réponses ne diront pas tout du conflit, mais elles peuvent vous montrer pourquoi certaines phrases ont autant de pouvoir, dans les deux sens. Et parfois, cette compréhension change déjà la façon dont vous choisissez la suite.

Si vous sentez que votre conflit se joue à plusieurs niveaux à la fois et que vous n’arrivez pas à démêler seul ce qui relève des faits, de votre interprétation, de ce que l’autre fait vraiment ou de ce qui se réveille en vous, n’hésitez pas à nous contacter. Nous proposons des accompagnements personnalisés en coaching et en médiation pour vous aider à faire cette analyse en profondeur : https://www.resovco.fr/contact. Et si vous avez des questions ou des situations dont vous aimeriez qu’on parle dans un prochain épisode, écrivez-nous : vos questions nourrissent notre réflexion.

Karine BIAVA, RESOV’CO (2026)

Consultante et coach en gestion des conflits, médiatrice

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